Moi et Je       France Léa

 

Tout à l'heure, un papier froissé est tombé de ma poche. J'ai continué mon chemin... sur une trentaine de mètres. Puis je suis revenue sur mes pas ramasser la boulette. La conscience l'a emporté sur la flemme après un combat intérieur d'une trentaine de mètres. J'ai bien dit combat! lutte! corps à corps! empoignade, engueulade : tu vas aller ramasser ta boulette oui ?

 

Corps à corps! ... Comme si on était. deux dans la même peau!

 

0n est deux : moi et je …Moi aurait laissé traîner la boulette. Moi s'en fiche. Ce que moi laisse traîner, je va le ramasser.

­Moi aurait tendance à se laisser prendre par toutes les vitrines; acheter ceci, cela: oh c.'est joli ça ! et ça ! et ça ! Je l'empêche.. Parce que je pense, je  reléchis : ca ! ça ! ça !...est-ce bien nécessaire ? Moi veut tout. Avide, insatiable,.comme un enfant. Heureusement que je suis là ! Que je suis un père, une mère. pour moi !

 

Je n'ai pas             toujours été là. Moi en a laissé traîner des boulettes! En a acheté éles choses en trop, dont je peine. aujourd'hui à me défaire..

 

Des conjugaisons montrent bien que on est deux : Je me promène. Je promène moi. Moi irait n'importe où. Je  l'oriente. De préférence vers les jardins. Vers là où c'est vert! clair! lumineux !

 

Moi irait voir n'importe quoi. Du moment que on dit que c'est à ne pas manquer, moi le croit ! naïve, crédule. elle marche pas, elle court! " disait  maman. - Je cite souvent ma maman dans   mes spectacles, parce que les mamans de ce temps-là avaient parfois des réflexions fort pertinentes dont je ne ' voudrais priver personne d'aucun pays francophone.. ­

 

Autre conjugaison. montrant bien qu'on . est deux: Je me calme. Je calme moi, qui s'énerve pour un rien. Dans les files d'attente, si quelqu'un fait mine de vouloir prendre mon tour, je dois intervenir d'urgence : calme-toi !

es " moi" hyper - énervés, sans " je "  pour les calmer, à la moindre contra­riété, sortent le poing,le couteau, le flingue

 

Je suis rentrée mécontente dé moi cette nuit. On ne sortira  plus me suis-je dit, ai-je dit à moi, qui a bavassé  toute la soirée. Je n'ai rien pu dire. Je m'en­tendais me vanter, me plaindre, critiquer le monde. Tais-toi ! Mais tais-toi donc! Qu'est-ce que tu racontes là ? C'est n'importe quoi ! Moi n'entend pas, n'écoute pas la petite voix que je suis. Je n'insiste pas. Quand c'est comme ça, au bout d'un moment, je s'en va. je disparais complètement. Moi continue son cinéma !

 

Quelqu'un dans la salle pourrait deman­der : c'est votre moi ou votre je qui parle, qui nous parle ? Vous êtes qui au juste ?.. Excellente question à laquelle je . va répondre : depuis le début  je parle. De moi . De mes ennuis, de mes désaccords avec moi. Autant je peux parler de moi,. autant moi est incapable de dire qui je suis. Moi ne sait pas qui je suis. Moi est le visage pâle, dont je suis l'indien. La visage pâle ignore à peu, près. tout de l'être dont il occupe le territoire. Moi est le trou de serrure, le judas à travers lequel nous percevons étroitement, obscurément             le monde.  .

 

Malheureusement je ne peux vivre - sans moi. Vivre ici, sur terre, sans moi? Impossible. Le moi fournit les bras,.les jambes, la bouche, les yeux... Que serai-je sans moi ?

 

Pour en finir avec la soirée d'hier, c'est moi qui avais voulu y aller. Je n'y tenais pas. Chaque fois que je me laisse entraîner par moi, c'est la cata ­on ne finit pas les mots, on n'a pas le temps. Quand je décide, c'est beaucoup mieux. Je décide après mûre réflexion.

Moi non. Moi agit par pulsion. Un cheval! .. : emballé ! dont,  je dois tenir les rênes. Je suis le cavalier. Moi n'est que mon cheval. Pendant des années, le cheval entraînait au diable le cavalier. Le renversait. Le traînait à sa suite dans la-poussière.

 

C e qu'on aimerait pouvoir revenir sur  ses pas. Ramasser toutes les boulettes !